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La parabole - un genre littéraire rabbinique

S’il est un genre littéraire auquel le lecteur de l’évangile est habitué, c’est bien celui de la parabole qui est la manière privilégiée que Jésus utilise pour enseigner : « Tout cela, Jésus le dit aux foules en paraboles, et il ne leur disait rien sans parabole. » (Mt 13, 34) Ainsi, nous sommes si habitués aux paraboles qui parsèment les évangiles que nous pourrions oublier qu’elles ne sont pas, au regard de la forme, une invention de Jésus mais qu’elles appartiennent à la tradition juive -déjà présente dans les rouleaux de la Mer morte- et plus particulièrement aux rabbins qui viendront après Jésus. Ce sont particulièrement les rabbins qui utilisaient des paraboles : les écoles religieuses plus proches des milieux sacerdotaux, du Temple de Jérusalem n’y avaient, semble-t-il, pas recours. Ainsi, les paraboles de Jésus sont les plus anciennes que nous ayons (à l’exception de textes de Qumran et de quelques paraboles qui sont dans l’Ancien Testament).

La parabole, dans sa forme, est une comparaison : « c’est comme… », « à quoi peut-on comparer… » et permet, de manière détournée, de transmettre un enseignement. Elle appartient plus largement au genre de l’apologue. Dans la forme, dans les images utilisées et dans les thèmes des paraboles, Jésus appartient bien à cette tradition déjà présente à Qumran et à cette tradition rabbinique à venir. Il a puisé dans une tradition orale que le Talmud a conservée et mise par écrit.

Nous aimerions très rapidement présenter, en parallèle, deux paraboles -une de l’Évangile et une provenant du Talmud- pour comprendre leur proximité mais aussi leurs différences, c’est-à-dire leur spécificité.

Talmud de Babylone, Traité Chabbat, 153a
(traduit par Désiré Elbèze, Keren Hasefer Veha-limmoud, Paris 1986)

« Est-ce qu’un homme connaît le jour de sa mort ? (…) Rabbi Yohanan ben Zakaï dit : ceci est comparé à un roi qui a invité ses serviteurs à un repas, mais ne leur a pas fixé le moment. Les plus subtils se sont parés et se sont assis devant la porte du palais, disant : manque-t-il quelque chose dans la maison du roi ? Les plus sots sont allés vaquer à leurs travaux disant : peut-on préparer un repas sans peine ! Inopinément, le roi convoqua ses serviteurs. Les plus subtils se présentèrent parés de leurs beaux habits et les plus sots avec des vêtements sales. Le roi est heureux de revoir les plus subtils, et s’irrite contre les plus sots. Il dit : ceux-ci qui se sont parés pour le festin, qu’ils s’installent, mangent et boivent. Ceux-là, qui ne sont pas préparés pour le festin, qu’ils restent debout et regardent.

Matthieu 22, 1-14 (Traduction liturgique, AELF)

Jésus se mit de nouveau à leur parler et leur dit en paraboles : « Le royaume des Cieux est comparable à un roi qui célébra les noces de son fils. Il envoya ses serviteurs appeler à la noce les invités, mais ceux-ci ne voulaient pas venir. Il envoya encore d’autres serviteurs dire aux invités : “Voilà : j’ai préparé mon banquet, mes bœufs et mes bêtes grasses sont égorgés ; tout est prêt : venez à la noce.” Mais ils n’en tinrent aucun compte et s’en allèrent, l’un à son champ, l’autre à son commerce ; les autres empoignèrent les serviteurs, les maltraitèrent et les tuèrent. Le roi se mit en colère, il envoya ses troupes, fit périr les meurtriers et incendia leur ville. Alors il dit à ses serviteurs : “Le repas de noce est prêt, mais les invités n’en étaient pas dignes. Allez donc aux croisées des chemins : tous ceux que vous trouverez, invitez-les à la noce.”

Les serviteurs allèrent sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, les mauvais comme les bons, et la salle de noce fut remplie de convives. Le roi entra pour examiner les convives, et là il vit un homme qui ne portait pas le vêtement de noce. Il lui dit : “Mon ami, comment es-tu entré ici, sans avoir le vêtement de noce ?” L’autre garda le silence. Alors le roi dit aux serviteurs : “Jetez-le, pieds et poings liés, dans les ténèbres du dehors ; là, il y aura des pleurs et des grincements de dents.” Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus.»

La parabole du Talmud (aussi appelée mashal) est attribuée à Yohanan ben Zakaï qui a vécu au 1er s. de notre ère et qui vit la chute de Jérusalem avant de fuir et de fonder l’Académie de Yavneh qui fut l’acte de naissance du mouvement rabbinique.

La fabula, c’est-à-dire l’histoire est peu ou prou similaire : un roi invite à un banquet qui est préparé, la salle est remplie de convives mais seuls ceux qui ont l’habit de fête peuvent participer au repas tandis que ceux qui ne portent pas cet habit sont renvoyés. La parabole évangélique est plus développée : la première série d’invités refusent de se rendre au mariage -c’est une partie du peuple d’Israël dans la tradition interprétative- et il y a une conversation entre le roi et le convive qui n’est pas en habit de noces. Cependant, les deux histoires sont très proches et l’on voit aisément que Jésus et Yohanan ben Zakaï puisent dans le même fonds pour enseigner.

La pointe de ces deux paraboles - c’est-à-dire le but de l’enseignement- n’est pas si différente. Dans la parabole évangélique, le banquet est le banquet messianique qui rassemble « les mauvais comme les bons », les justes et les injustes, les Juifs et les Gentils. Seuls les justes, vêtus des habits de noces qui symbolisent les actes de sainteté et de justice, pourront rester au banquet, passeront l’épreuve du jugement.

La parabole talmudique -qui reprend aussi des éléments de la parabole des vierges folles et des vierges sages (Mt 25, 1-13)- insiste sur la nécessaire préparation à la mort et au jugement, un thème lui aussi très présent dans les évangiles. Cette parabole, dans le Talmud, apparaît dans le contexte d’une discussion sur la nécessaire repentance avant la mort : Rabbi Eliezer explique qu’il faut se repentir un jour avant sa mort. Vient alors la parabole qui montre que nul ne connaît le jour de sa mort et qu’il faut donc être toujours prêt.

La parabole évangélique s’inscrit donc dans toute une tradition juive orale : Jésus, comme un rabbin, utilisait ces mêmes images et ces mêmes thèmes pour enseigner. Les paraboles de Jésus sont très globalement eschatologiques, c’est-à-dire orientées vers le Royaume des cieux, vers la fin des temps, les temps messianiques, et c’est leur grande spécificité.