/ fr

Babel, Sinaï et le Cénacle

Dans la tradition juive, la fête de la Pentecôte (Shavouoth en hébreu) célèbre le don de la Torah au Sinaï. Le récit de l’envoi de l’Esprit Saint sur les disciples réunis à Jérusalem (Actes 2, 1-13) fait allusion au texte de l’Exode (Exode 19) qui raconte la première manifestation de Dieu sur la montagne où Moïse reçut la Loi. Le peuple des hébreux est rassemblé comme les disciples et la manifestation divine est signalée par des éclairs et des coups de tonnerre, de même qu’au Cénacle « il vint du ciel un bruit tel qu’un violent coup de vent » (Actes 2, 2) avant la descente de l’Esprit.

Un autre texte semble avoir inspiré le récit des Actes, celui de l’histoire de la tour de Babel (Genèse 11, 1-9). Dans ce récit, les hommes veulent s’unir pour défier Dieu en bâtissant par leurs propres forces une tour atteignant le Ciel : « Faisons-nous un nom, et ne soyons pas dispersés sur toute la terre ! » se disent-ils (Genèse 11, 4). Ils élèvent leur construction à la verticale, plutôt que de se répandre sur toute la terre en se multipliant, comme Dieu l’ordonne au commencement de la création (Genèse 1, 28 ; 9, 1). La tour verticale symbolise ainsi l’uniformité, le lieu et la langue unique, qui s’oppose à l’étendue horizontale de la terre, à la diversité et à la variété de la vie qui se répand. Le Créateur est alors descendu pour multiplier leurs langues pour qu’ils ne puissent plus se comprendre.

On pourrait penser que l’Esprit Saint qui descend sur les apôtres au Cénacle vient réparer cet éclatement en faisant revenir l’humanité à un seul langage, puisque les disciples se comprennent malgré la diversité de leurs origines. Une lecture attentive montre qu’il n’en est rien : en fait, ils se mettent au contraire à parler la langue les uns des autres. La diversité et la multiplicité subsistent. Les disciples sont seulement rendus capables d’écouter, de comprendre et de parler des langues étrangères. L’irruption de l’Esprit divin n’a pas aboli les différences entre les hommes, les nations et les cultures.

L’histoire de la tour de Babel est encadrée par deux autres récits : celui du retour de l’arche de Noé sur la terre ferme, après le déluge (Genèse 8) et celui du départ d’Abraham, le père des croyants, pour Canaan (Genèse 12). La tentative des hommes de se détourner de Dieu pour atteindre les cieux par leurs propres forces est précédée et immédiatement suivie d’une histoire de salut et d’alliance. Ce schéma semble courir tout au long de l’histoire de Dieu et des hommes telle que nous la raconte la Torah. Par exemple, dès que Moïse descend de la montagne avec les tables de la Loi, il trouve le peuple dansant autour du veau d’or (Exode 32, 19) et, on voit Moïse remonter sur la montagne pour y recevoir de nouveau les Tables de la Loi en remplacement de celles qu’il avait brisées (Exode 34, 1-4). L’alliance se construit et se développe malgré les difficultés des hommes à rester fidèles pour qu’ils fassent sans cesse l’expérience de la miséricorde et de la réparation.

Au cœur de ces récits, se trouvent les dix Paroles du Sinaï reçues par Moïse, que l’on a pu appeler les Dix commandements, paroles qui scellent l’alliance. Elles sont, d’après la Mishna, l’écho des Dix paroles du commencement, qui avaient créé le monde en séparant les éléments pour les identifier et les ordonner : « Par dix paroles le monde a été créé. Ne pouvait-il pas être créé par une seule parole ? Il en fut ainsi pour corriger les méchants qui détruisent le monde créé par dix paroles [en n’observant pas les dix paroles du Sinaï] ; et pour donner une bonne récompense aux justes qui maintiennent le monde qui a été créé par dix paroles. » (Traité des Pères, 5, 1). Les paroles du Commencement comme celles du Sinaï font œuvre de séparation et de limitation : elles montrent que la différence est source de vie, qu’elle permet l’émergence de vocations particulières et d’identités multiples.

Les limitations posées par les « Dix commandements », qui séparent ce qui est interdit de ce qui est permis, ont pour fondement le respect de l’altérité, de l’étranger. Ce respect conduit au dialogue avec l’autre dont il faut apprendre le langage particulier et unique. C’est dans ce sens que le récit des Actes vient « réparer » la tentative de Babel de construire un monde totalitaire et idolâtre où les hommes ne parlent plus qu’une seule langue : les disciples apprennent à parler des langues inconnues et peuvent communiquer la Bonne Nouvelle à ceux qui viennent de « toutes les nations qui sont sous le ciel » (Actes 2, 5).

Après l’envoi de l’Esprit de sainteté, ils pourront se disséminer dans le monde pour y répandre parmi toutes les nations et toutes les cultures la vie nouvelle qu’ils ont reçue.