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Nostra Aetate

Un jalon dans le dialogue judéo-chrétien

Au lendemain de la guerre qui venait de ravager l’Europe, alors que le monde découvrait avec horreur l’ampleur du désastre qui avait entraîné le massacre de six millions de Juifs dans des circonstances à peine imaginables, un petit groupe de Juifs et de chrétiens, de confessions variées, convoquèrent une conférence écuménique internationale à Seelisberg, en Suisse, en juillet et août 1947. Ils cherchaient à établir une instance de dialogue et de réconciliation. Ils étaient conduits par le français Jules Isaac (1877-1963), qui venait de perdre sa femme et sa fille dans le camp d’Auschwitz.

Au cours de cette conférence, on publiera une liste de Dix points soulignant l’importance capitale du dialogue, et l’enracinement du christianisme dans le terreau du judaïsme. Jules Isaac rencontrera le Pape Jean XXIII en 1960, et lui fera part de son espérance de voir l’Eglise reconnaître sa responsabilité dans ce qu’il appelle « l’enseignement du mépris » vis-à-vis des Juifs, ainsi que sa relation avec le peuple de la première alliance. C’est dans ce sillage que vient s’inscrire la Déclaration Nostra Aetate, sur les relations de l'Église avec les religions non chrétiennes (juifs, musulmans, bouddhistes, hindous et d'autres religions), promulguée le 28 octobre 1965, lors du deuxième Concile du Vatican (1962-1965).

L’élaboration de ce document avait été confiée au Cardinal Béa, qui rédigea en premier lieu un document de sept pages. Cette proposition suscita immédiatement des oppositions, jusque dans les instances ecclésiales les plus élevées. On demandait comment surmonter l’interprétation anti-juive de nombreux passages du Nouveau Testament dans les Écrits des Pères de l’Église ; certains imaginaient derrière ces propositions une mainmise de la franc-maçonnerie destinée à détruire l’Église ; d’autres, venus des Églises orientales, redoutaient les conséquences politiques d’un tel engagement en faveur des Juifs, dans le contexte troublé où elles étaient établies. Le vote final ne fut acquis qu’au prix d’un travail difficile de négociations, de réécritures et de débats délicats dans l’Assemblée des Pères conciliaires. Plus de sept versions furent rédigées, proposées et amendées avant d’aboutir au texte que l’on connait aujourd’hui, qui fut voté à la quasi-unanimité.

Malgré sa brièveté presque laconique, ce texte constitue un fondement capital pour le dialogue entre Juifs et chrétiens. Son incipit est remarquable et pourrait servir à l’analyse du reste du document :

Scrutant le mystère de l’Église, le saint Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament à la lignée d’Abraham.

L’Église, représentée par le saint Concile, reconnaît que la lignée d’Abraham se trouve au cœur de son mystère, et fait partie de son identité la plus profonde.

Le lien qui la relie au peuple de la première alliance est « spirituel », il vient de l’Esprit Créateur et exprime la volonté divine, il lui est intrinsèque et vital. Le Pape François a souligné cette affirmation lors de sa visite en Israël, en mai 2014 :

Il ne s’agit pas seulement d’établir, sur un plan humain, des relations de respect réciproque : nous sommes appelés, comme chrétiens et comme Juifs, à nous interroger en profondeur sur la signification spirituelle du lien qui nous unit. Il s’agit d’un lien qui vient d’en-haut, qui dépasse notre volonté et qui demeure intact, malgré toutes les difficultés de relations malheureusement vécues au cours de l’histoire.

Pape François, Visite de courtoisie aux deux grands Rabbins d’Israël, 26 mai 2014.

Dès le début du document, le Concile affirme que l’alliance de Dieu avec Israël n’a jamais été abolie. Au contraire, selon la lettre aux Romains qui est citée, le peuple de la première alliance demeure « très cher à Dieu, et sa vocation est irrévocable » (Rm 11,28).

On a noté que le document ne cite aucun concile, ni a fortiori, de textes patristiques, ceux-ci ayant été écrits dans des contextes de polémiques entre Juifs et chrétiens, au moment où la séparation entre l’Église et la Synagogue devenait de plus en plus profonde. La Déclaration s’appuie seulement sur les écrits du Nouveau testament. Mais il est cependant bien évident que ce texte conciliaire s’inscrit dans la Tradition doctrinale catholique qui ne peut contredire des enseignements précédents. Ce point est important à souligner : on ne peut pas parler d’un revirement théologique de l’Église confrontée à sa responsabilité, mais bien plutôt d’une prise de conscience qui la porte à approfondir sa doctrine, dans la droite ligne de la Tradition.

Ces points seront développés dans les textes qui suivront, notamment dans les récentes Déclarations de repentance, ou dans d’autres textes issus du Magistère de l’Église. On peut, à titre d’exemple, citer la récente encyclique du Pape François Evangelium Gaudium:

Le dialogue et l’amitié avec les fils d’Israël font partie de la vie des disciples de Jésus. L’affection qui s’est développée nous porte à nous lamenter sincèrement et amèrement sur les terribles persécutions dont ils furent l’objet, en particulier celles qui impliquent ou ont impliqué des chrétiens. (§ 248)

Nostra Aetate demeure un texte fondamental qu’il faut encore explorer et développer pour approfondir le lien vital qui relie l’Église au peuple de l’alliance.