La Torah orale

La Torah orale est un vaste ensemble littéraire dans lequel on range notamment les deux Talmud, celui de Jérusalem et celui de Babylone, les Midrash, et les autres commentaires de la tradition juive. On pourrait y classer tout ce que l’on a pu écrire en parallèle au texte biblique au cours des siècles, que ce soient des commentaires, des exhortations, ou d’autres textes. Cette immense bibliothèque, terme paradoxal pour désigner la tradition orale, est toujours ouverte et ne cesse d’être mise à jour et renouvelée, témoignant d’une « herméneutique de l’innovation » (titre d’un ouvrage de Bernard Levinson, paru en 2005 aux éditions Lessius, à Bruxelles), propre au judaïsme.

D’après la tradition rabbinique, cette Torah orale est atemporelle puisqu’elle a été reçue par Moïse sur la montagne du Sinaï, en même temps que les livres bibliques, écrits par Moïse. Elle s’est transmise de maître à disciple jusqu’au moment de sa mise par écrit, après la chute du Second Temple, vers 90. Le Talmud lui-même souligne ce fait paradoxal de parler de bibliothèque pour désigner une tradition orale. En effet, la mise par écrit de ces textes faisait l’objet d’une interdiction, fondée sur des versets de la Torah écrite

Talmud de Babylone, Gittin 60b : « Rabbi Yehudah bar Nahmani, répétiteur de Rabbi Shim'on ben Laqish a interprété un écrit : Écris pour toi ces paroles" (Ex 34,27). Et il est écrit : car selon ces clauses (ibid).[al-piy, littéralement : sur la bouche]. Comment cela ? Cela signifie : les paroles qui sont écrites, tu n'as pas le droit de les dire oralement ['al-peh], et les paroles qui sont orales, tu n'as pas le droit de les dire par écrit".
[Le raisonnement est fondé sur la proximité, dans le même verset, de l’écrit et de l’oral [la bouche]. Il y a donc deux Torah, une écrite, et l’autre orale.]

Op. cit. : « L'École de Rabbi Ishmaël a enseigné. [Il est écrit] Ces (Ibid.). Ces, tu écris, mais tu n’écris pas les Halakhot [commentaire réglant la mise en pratique des commandements de la Torah]. » [La précision ces signifie qu’on ne peut écrire que les paroles de la Torah, pas les autres.]

Talmud de Babylone, Temurah 14b : « Ceux qui mettent par écrit les Halakhot sont comme celui qui brûle la Torah et celui qui étudie d’après elles [les Halakhot mises par écrit] n’en tire aucune récompense. »
Cette interdiction figure aussi dans le Midrash :

Midrash Exode Rabba 47,1 sur Exode 34,27 : « Écris pour toi ces paroles » (Exode 34,27). C’est ce qui est écrit : Que j’écrive pour lui les mille préceptes de ma bouche, on les tient pour chose étrangère.(Osée 8,12). Quand le Saint, béni soit-Il ! se révéla au Sinaï pour donner la Torah à Israël, il la communiqua à Moïse en ordre : Torah [Bible hébraïque), Mishna, Talmud [Torah orale] et Aggada ainsi qu’il est dit : « Et Dieu prononça toutes ces paroles » (Ex 22,1). Même la question que le disciple a posée à son maître, le Saint, béni soit-Il ! la transmit à son maître à ce moment. Après qu’il [Moïse] l’a apprise de la bouche du Saint, béni soit-Il ! il lui dit : enseigne-la à Israël. […] »
Ce dernier passage donne une clef importante : la Torah orale précède celui qui la produit. Cette conception d’une double Torah met en lumière le fonctionnement de la Tradition, mise en œuvre par l’ensemble du peuple, présent au Sinaï. La tradition orale s’est transmise jusqu’à la mise par écrit des livres bibliques, issus de l’oralité et dépendants de celle-ci. La mise par écrit des livres bibliques et leur canonicité définitive permettent une référence commune, un support de la mémoire. Une partie du fleuve de la tradition s’est figée en Torah écrite, mais ce même fleuve est destiné à être débordé par les commentaires que va susciter justement cette mise par écrit. Il en est ainsi de la nature même de la Tradition d’être un ensemble ouvert et vivant, propre à l’innovation et à la créativité.
Le concept pharisien de deux Torah reçues par Moïse permet de comprendre la vitalité et le dynamisme de la vie d’étude dans les académies et les yeshivot, centres d’étude juifs. La Torah est confiée à tout le peuple, chargé de son interprétation et de sa mise en œuvre. Cette étude se fait en communauté, de maître à disciple, ou entre disciples. L’étude en solitaire est assez peu de mise : il faut confronter ses opinions, écouter l’autre, chercher des arguments, être prêt à abandonner son point de vue pour adopter celui de l’autre… La recherche, l’étude et la mise en pratique des commandements bibliques concernent l’ensemble du peuple. Et si les questions de Halakha sont finalement tranchées par des rabbins ayant autorité, aucun d’entre eux ne peut s’arroger le monopole de la vérité.
Cette atmosphère propre aux maisons d’étude du judaïsme contemporain évoque celle dans laquelle se sont élaborés les Evangiles. La pluralité des courants religieux mise en scène dans ces textes témoigne de la richesse de la tradition orale qui les a fait naître.